Les recueils d’ornements d’arts décoratifs du Hohenlohe Museum

Fig. 1 : Owen Jones, La Grammaire de l’ornement : illustrée d’exemples pris de divers styles d’ornement, Londres, Day & Son, Limited-Cagnon, 1865, planche 5, Gallica © BNF
La bibliothèque des musées de Strasbourg est dotée d’un important fonds de recueils d’ornements d’arts décoratifs (242 recueils) hérités du fonds de la bibliothèque du Musée des arts décoratifs, aussi appelée Hohenlohe Museum. Apparus au début du début du XVIe siècle en Europe avec le développement de la gravure sur cuivre, les recueils d’ornements ne sont tout d’abord que des estampes d’ornements indépendantes regroupées dans des petits catalogues destinés à la vente, sans pour autant bénéficier d’une logique thématique précise. Ces gravures sont perçues comme des objets esthétiques, pouvant être collectionnés dans une bibliothèque, mais aussi comme des objets fonctionnels, pouvant servir de modèle pour les artisans, orfèvres ou serruriers dans l’élaboration de leurs travaux1. Au XVIIe siècle, les recueils d’ornements connaissent un âge d’or, avec des éditeurs qui se spécialisent dans leur production, comme Gabriel Huquier par exemple. Celui-ci publie les recueils des grands ornemanistes de l’époque : François Boucher, Juste Aurèle Meissonnier ou Gilles-Marie Oppenord. Il s’agit alors des estampes les plus produites après l’estampe religieuse, le portrait et l’estampe topographique2.

Fig. 2 : Ernst Haeckel, Kunstformen der Natur, Leipzig, Verlag des Bibliographilchen Instituts, 1899, planche 8, Bibliothèque des Musées de Strasbourg.
Après un essoufflement de la production à la fin du XVIIIe siècle, suite à la Révolution française, il faut attendre la seconde moitié du XIXe siècle, où sa production connaît un essor fulgurant, propulsée notamment avec la Révolution industrielle et l’apparition du mouvement Arts & Crafts en Angleterre. Ce mouvement propose une alternative à la rigueur de l’industrialisation, en formant une nouvelle génération d’architectes, artisans et décorateurs, souvent les trois à la fois, qui parviendraient à conserver un savoir faire traditionnel, individuel, et surtout, qui devraient intervenir dans tous les objets du quotidien3. Suite à ce mouvement, des écoles et des musées d’arts décoratifs sont créés en Angleterre puis se propagent dans toute l’Europe, avec pour objectif de diffuser de nouvelles méthodes d’enseignement ornemental.
C’est dans ce contexte que sont publiés des recueils d’ornements précurseurs destinés à offrir des modèles à la production britannique. Le plus connu d’entre eux est sans doute La Grammaire de l’ornement d’Owen Jones (Fig. 1) ,publié en 1856, qui devient un livre de référence pour la création et le goût britannique. Il s’agit d’un recueil de 112 planches d’ornements géométriques réparties en 20 chapitres, chacun étant dévolu à une civilisation particulière. Dans la préface de son édition in-folio, Owen Jones affirme clairement l’objectif qui était le sien en publiant cet ouvrage : « J’ai osé former l’espoir qu’en plaçant ainsi en juxtaposition immédiate les nombreuses formes de beauté que chaque style d’ornement présente, je pourrais contribuer à arrêter la fâcheuse tendance de notre époque de se contenter de copier simplement, aussi longtemps que la mode dure, les formes particulières aux époques passées […] j’espère néanmoins avoir atteint le principal but que je m’étais proposé, en plaçant côte à côte les différents types de style qui pourront le mieux servir de jalons à l’étudiant et à l’artiste dans la voie du progrès4 ». Ainsi, ce recueil s’inscrit dans une volonté de renouvellement des ornements. L’objectif didactique est accentué par des inscriptions textuelles qui précèdent les pages d’ornements et qu’Owen Jones qualifie de « propositions : principes généraux de l’arrangement des formes et des couleurs dans l’architecture et dans les arts décoratifs » à l’intention du lecteur souhaitant s’en inspirer. En Angleterre, de nombreux partisans du mouvement Arts & Crafts réalisent des recueils de modèles à destination des artistes et élèves d’écoles d’arts décoratifs. Ce renouveau ne s’arrête pas à l’Angleterre : dans toute l’Europe, en même temps que sont créés des musées et des écoles d’arts décoratifs, l’engouement autour des recueils d’ornements reprend de l’ampleur, dans les librairies comme dans les ventes privées, satisfaisant à la fois les collectionneurs et les bibliothèques d’écoles d’arts décoratifs.

Fig. 3 : Eugène Grasset, La plante et ses applications ornementales : 2e série, Paris, Librairie centrale des beaux-arts, Emile Levy, 1896, planche 3, Bibliothèque des Musées de Strasbourg.
C’est suivant cette dynamique de renouvellement de l’ornement que le Hohenlohe Museum, en collaboration avec la Kunstgewerbeschule de Strasbourg, se voit doté d’un fonds important de recueils d’ornements. Un premier travail de classification réalisé par la Bibliothèque des Musées indique qu’il y a très peu d’ouvrages parus avant le XIXe siècle, ce qui laisse à penser que la logique d’achat voulait regrouper des recueils publiés à la même époque où ils ont été achetés, c’est-à-dire, à partir de la fondation du musée, vers 1890, jusqu’en 1972. Toutefois, les registres d’inventaires qui répertorient leur date d’acquisition indiquent que 22% des recueils ont été acquis avant 1890, 55% entre 1891 et 1910, 11% entre 1911 et 1935, 4% en 1952 et 5% entre 1972 et 1976. Il est toutefois à noter que les 9% de recueils achetés après le retour de l’Alsace à la France sont pour la plupart des dons (4%) ou alors des ajouts (5%) afin de combler les absences dans l’inventaire, probablement parce que le recueil originellement acheté a été perdu. Suivant les statistiques élaborées grâce aux dates d’acquisition trouvées dans les inventaires, 41% des recueils ont été achetés à Strasbourg même, dans une dizaine de librairies différentes : Bensheimer, Schmidt & Bull, Heinrich, Lindner, Baümer, Rettig, Treuttel & Würtz, Trübnes d’Oleire, Noiriel et Heitz & Mundel. Toutefois, des acquisitions ont également eu lieu à Berlin (18%), à Paris (14%), à Francfort (12%), dans différentes villes allemandes (Munich, Dusseldorf, Magdebourg, Stuttgart, Nuremberg, Leipzig, à hauteur de 5%), ou encore, à Vienne (1%). Le reste des acquisitions n’ont soit pas de numéro d’inventaire, soit pas de ville indiquée dans les inventaires.

Fig. 4 : Anton Seder, Die Pflanze in Kunst und Gewerbe, Vienne, Gerlach und Schenck, 1886, planche 129, Bibliothèque des Musées de Strasbourg.
Les thèmes abordés par les recueils sont extrêmement larges : ornementation japonaise, arabesque, sculpture antique, rocaille, ornementation animale, ornementation florale et végétale. Il semble toutefois que ce soit ces derniers thèmes qui ait été privilégié dans la logique d’acquisition : 42 recueils d’ornements se concentrent sur des motifs floraux et végétaux, tous acquis sous l’occupation allemande (dont une majorité entre 1890 et 1910). On retrouve ainsi des recueils d’artistes ornemanistes à tendance naturalistes, comme le Kunstformen der Natur de Ernst Haeckel (Fig. 2) , ou les deux tomes de La plante et son application ornementale d’Eugène Grasset (Fig. 3). Cette orientation pour les motifs naturalistes n’a rien d’étonnant compte tenu de la période à laquelle ils ont été acquis : le mouvement Jugendstil est alors en vogue depuis 1890 en Allemagne. Porté par la revue d’art décoratif Jugend, ce mouvement artistique mêle un style végétal-ornemental, l’équivalent de l’Art nouveau en France5. L’un de ses principaux représentants en Alsace est Anton Seder : il est formé à la Kunstakademie de Munich, il enseigne à Winterthur jusqu’en 18826, avant d’être nommé premier directeur de la nouvelle École des Arts décoratifs (Kunstgewerbeschule) de Strasbourg en 1890 grâce à l’appui du directeur du Musée des Arts décoratifs de Strasbourg, August Schricker7. Egalement artiste-décorateur, Seder a publié aux éditions Gerlach & Schenk à Vienne des recueils d’ornements dont il a été un important contributeur, tels Die Pflanze in Kunst und Gewerbe en 1887 (Fig. 4), ou Das Thier in der decorativen Kunst en 1896 (Fig. 5). Après avoir pris la direction de l’École, il conçoit les décorations de la façade du bâtiment qui l’abrite en 1892. Son enseignement se base sur la répartition des élèves dans différents ateliers : orfèvrerie, céramique, ferronnerie et ébénisterie, et sur l’abolition des frontières entre l’art et l’artisanat8.

Fig. 5 : Seder Anton, Das Thier in der dekorativen Kunst, Vienne, Gerlach und Schenck, 1896, planche 15, Numistral © BNU
Le fonds de recueils d’ornements de la Bibliothèque des Musées conserve des exemplaires des recueils de Seder. Ces derniers font également l’objet d’un fonds similaire appartenant à la bibliothèque de l’École des Arts décoratifs de Strasbourg, aujourd’hui conservé aux Archives départementales de la Ville et de l’Eurométropole de Strasbourg. Si l’hypothèse reste à confirmer, il est tout à fait possible d’envisager que le directeur de la Kunstgewerbeschule a eu un rôle important dans la tendance naturaliste du fonds de Strasbourg, avec l’assistance d’August Schricker, premier directeur à l’initiative de la création du musée et dont il était proche, ainsi qu’Ernst Polaczek, qui a été directeur du musée des Arts décoratifs de 1907 à 1918. Ce dernier participe activement à l’élargissement des collections du musée et de sa bibliothèque, comme il est possible de le constater dans les rapports d’activité qu’il a rédigée annuellement entre 1907 et 1913. Pour le rapport de l’année 1910, il relève par ailleurs la présence d’Anton Seder à la Commission de supervision du musée des arts décoratifs9. Toutefois, l’ampleur de l’implication de ces différents acteurs dans l’achat de ce fonds, reste à confirmer. De même, la question demeure quant à l’usage fait de ces recueils : a-t-il exercé une influence sur les élèves de la Kunstgewerbeschule et sur des artistes décorateurs ? Existe-t-il des exemples d’influence dans l’architecture strasbourgeoise, et plus largement dans la production artistique réalisée par les artistes-décorateurs en Alsace ? Les recherches à ce sujet sont encore trop récentes pour se prononcer, mais la comparaison avec le fonds de l’École des Arts décoratifs, qui possède lui aussi des recueils d’ornements, ainsi que des travaux d’élèves pourrait être une piste envisageable. Il semble aussi pertinent de s’attarder sur les catalogues d’expositions contemporaines à l’époque, afin d’observer s’il existe une similitude entre leur contenu et celui des recueils.
- « Réflexion sur la naissance d’un genre : les estampes d’ornement entre le XVe et le XVIe siècle », dans Michaël Decrossas et Lucie Fléjou, Ornements XVe-XIXe siècles. Chefs-d’œuvre de la Bibliothèque de l’INHA, collections Jacques Doucet, Paris, Mare et Martin, 2014, p. 70-77. [↩]
- « L’édition et le commerce des recueils d’ornements en France du XVIe au XVIIIe siècle », dans Michaël Decrossas et Lucie Fléjou, Ornements…, op. cit., p.124-138. [↩]
- Élizabeth Cumming et Wendy Kaplan, Le Mouvement Arts & Crafts, Londres, Thames & Hudson, 1991, p. 12. [↩]
- Owen Jones, La Grammaire de l’ornement : illustrée d’exemples pris de divers styles d’ornement, Londres, Day & Son, Limited-Cagnon, 1865, p. 1. [↩]
- « Jugendstil », (2024) dans Dictionnaire, Larousse [en ligne], URL : https://www.larousse.fr/dictionnaires/francais/jugendstil/45113 consulté le 19 mars 2024. [↩]
- « Anton Seder » (2023), Numistral : Bibliothèque Numérique Patrimoniale [en ligne]. URL : https://www.numistral.fr/fr/anton-seder, consulté le 1 août 2023. [↩]
- Bernadette Schnitzler, Histoire des musées de Strasbourg, des collections entre France et Allemagne, Strasbourg, Musées de la ville de Strasbourg, 2009, p. 69. [↩]
- « Anton Seder » (2023), Numistral : Bibliothèque Numérique Patrimoniale [en ligne]. URL : https://www.numistral.fr/fr/anton-seder , consulté le 1 août 2023. [↩]
- Ernst Polaczeck, Jahresbericht des Kunstgewerbemuseums der Stadt Strassburg in Elsass für das Rechnungsjahr 1910 (1. April 1910 bis 31 März 1911), Strasbourg, M. Dumont Schauber « Strassburger Post », 1911, p .12. [↩]
OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
Clémentine Galant (3 juin 2024). Les recueils d’ornements d’arts décoratifs du Hohenlohe Museum. Le fonds iconographique et pédagogique du Hohenlohe Museum de Strasbourg (XIXe-XXe). Consulté le 10 octobre 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/13xzu

